8 février 2010
Après bien des vicissitudes, la 33e édition de la Coupe de l'America va enfin commencer ce matin à Valence en Espagne. Le choc des titans opposera les Suisses d'Alinghi et les Américains de «BMW Oracle».
Drôle d'épreuve que cette Coupe de l'America! Depuis qu'existe ce trophée, le plus vieux au monde (1851), les règles n'ont pas vraiment changé. Pour faire simple, disons qu'il faut dépenser beaucoup d'argent pour y participer et encore beaucoup d'argent pour la gagner. Tout en n'oubliant pas de changer les règles pour la conserver. Sur ce terrain-là, le Suisse Bertarelli a excellé. Et, forcément, l'Américain Ellisson, mauvais perdant, a contre-attaqué. Du coup, comme en 1988, cette édition se joue uniquement entre les équipages financés par ces deux milliardaires, les autres défis devant se contenter de naviguer sur les vieux monocoques patauds.
Présence française
Fort heureusement, plusieurs Français (14 au total) ont été recrutés par les deux syndicats. On se souvient de voir Suisses et Américains débarquer en force à Lorient. Les premiers pour se familiariser avec le multicoque d'Alain Gautier, les seconds pour en faire autant avec le trimaran de Franck Cammas. Autres tricolores à avoir apporté leur savoir-faire: les architectes vannetais Vincent Lauriot-Prévost - Marc Van Peteghem, le Brestois Hervé Deveaux pour «BMW Oracle», l'architecte Benoit Cabaret ou encore Loïck Peyron recruté pour barrer le catamaran «Alinghi». «Alinghi» justement. Outre son immense et puissant gréement, ses étraves «perce-vagues», il se distingue par ses appendices en forme de «S», installés sur les flotteurs et servant à la fois de foils et de dérive.
Les voyages d'Alinghi
N'en déplaise aux puristes, cette fois-ci, des moteurs seront utilisés pour actionner les winches et déplacer l'eau dans les ballasts entre les deux coques. Le nombre d'équipiers sera donc considérablement réduit. Du Lac Léman où «Alinghi» a survolé les Alpes suspendu à un énorme hélicoptère (voire infographie ci-dessous) à Gênes en Italie pour les premiers tests en eau salée, en passant par Ras Al Khaimah aux Emirats Arabes Unis, où la 33e édition a failli avoir lieu, et enfin Valence, le catamaran en a vu du pays.
Une aile qui fait parler d'elle
En face, la démesure est aussi au rendez-vous avec cette impressionnante aile rigide. Conçu par le Français Joseph Ozanne, ce gréement futuriste a été fabriqué à partir d'un film, utilisé en aéronautique, tendu sur une structure ultralégère en carbone-kevlar. C'est l'Australien James Spithill qui barrera le trimaran «USA 17» très à l'aise dans la brise et capable d'aller trois fois plus vite que le vent. A l'inverse, «Alinghi» affectionne les airs plus légers. Comme il n'y a aucune limite de vent... Pour comprendre les caprices d'Eole, les Suisses ont déplacé deux ULM hydravions afin de mesurer la pression à 50m en hauteur. Les Américains ont répliqué avec des jumelles laser permettant de connaître instantanément la force et la direction du vent jusqu'à 1.000 mètres. Le vent, voilà la seule chose que les deux milliardaires n'ont pas (encore) réussi à acheter.
Le bras de fer juridique qui oppose depuis deux ans deux milliardaires, le Suisse Ernesto Bertarelli et l'Américain Larry Ellison, a donné une image assez affligeante de la voile et a fini par lasser. Même si l'excès, la démesure ont toujours fait partie de l'histoire de la Coupe de l'America. Dans cette coûteuse guerre de procédures, Oracle mène nettement aux points par 11 à 3. Après deux ans à la barre des tribunaux, ces deux protagonistes vont enfin s'affronter sur l'eau. Ainsi en a décidé la cour suprême de l'Etat de New York. Et la question n'est plus de savoir qui est le bon et qui est le méchant, mais bien qui est le meilleur au terme d'un duel en multicoques attendu avec impatience. Car cette histoire, qui a mis sur la touche une dizaine de défis, candidats à cette 33e édition, a engendré un scénario inédit. Parallèlement à ce feuilleton juridico-sportif, ces deux syndicats ont engagé leurs énormes moyens et leur créativité pour construire deux multicoques géants et innovants. Pour ces deux rivaux, ce match est un saut dans l'inconnu et une aventure technologique et sportive passionnante dans laquelle les architectes et marins français ont pris une part active. D'un côté, Oracle et son aile rigide géante, de l'autre, Alinghi et son « cata de plage » géant. Lequel fera mordre l'écume à l'autre en deux ou trois manches dans l'arène de Valence ? Que la régate commence au risque que son résultat soit invalidé par la justice. Toute la planète voile retient son souffle à l'approche de ce choc de titans.
